On disait de Lord Alistair Fenwick qu’il possédait deux choses en abondance : des cravates impeccables et des convictions provisoires. Il changeait des unes comme des autres selon l’heure du dîner, mais avec tant d’élégance qu’on lui pardonnait tout.

Il vivait à Londres, où l’on a toujours préféré les principes bien formulés aux principes bien tenus.

Un soir, dans le salon capitonné de Lady Moresby, on débattait de la situation du monde avec cette chaleur polie que l’on réserve aux catastrophes lointaines.

— La guerre est une horreur, déclara Lady Moresby en servant le thé.
— Absolument, répondit Lord Alistair. C’est ce qui lui donne tant de succès.

On rit. On riait beaucoup chez Lady Moresby : c’était la seule manière de ne rien entendre.

Un jeune député, encore intact de conscience, hasarda :

— Personne ici ne souhaite la guerre.

Lord Alistair leva un sourcil.

— Mon cher, personne ne souhaite l’hiver, et pourtant chacun prépare son manteau.

Le jeune homme rougit comme seuls rougissent les gens qui croient encore que les mots servent à quelque chose.

— Mais enfin, dit-il, comment des peuples civilisés en arrivent-ils là ?

— Très simplement, répondit Alistair. On commence par dire que c’est impossible. Puis regrettable. Puis nécessaire. Enfin honorable. Entre-temps, on imprime des affiches.

Lady Moresby applaudit légèrement.

— Quelle formule délicieuse !

— Les formules sont les cercueils les plus confortables pour les idées, madame.

On apporta des petits fours. La conversation prit cette gravité légère qui caractérise les sociétés repues.

Un industriel du charbon déclara :

— Il faut parfois se montrer ferme.

— La fermeté, dit Alistair, est la vertu favorite de ceux qui envoient les autres mourir.

Puis il se tourna vers le jeune député.

— Vous croyez sans doute que ce qui scandalise les hommes, c’est le massacre. Vous vous trompez. Le massacre choque peu ; il fatigue seulement quand il dure.

— Alors qu’est-ce qui vous trouble ? demanda le jeune homme.

Lord Alistair posa sa tasse avec soin.

— Ce n’est pas la guerre qui me trouble le plus. C’est le moment où elle devient acceptable.

Le salon se tut. Ce silence fut d’autant plus remarquable qu’il contenait plusieurs réputations.

— Acceptable ? murmura Lady Moresby.

— Oui. Ce moment exquis où les consciences se mettent des gants. Où l’on baptise prudence la lâcheté, réalisme la cupidité, devoir l’obéissance. Où les gens de bien consentent avec tristesse, ce qui leur permet de consentir avec estime d’eux-mêmes.

L’industriel toussota.

— Vous exagérez.

— Jamais. J’orne, parfois. Nuance essentielle.

Le jeune député demanda :

— Et comment reconnaître ce moment ?

Alistair sourit.

— Quand les personnes les plus sensibles commencent leurs phrases par : “Je déteste cela, mais…”
Quand les journaux parlent d’inévitabilité.
Quand les prêtres bénissent la prudence.
Quand les artistes découvrent la grandeur du sacrifice chez les pauvres.
Quand les riches deviennent patriotes à distance.
Quand les mères pleurent d’avance et qu’on appelle cela du courage national.

Lady Moresby baissa les yeux.

— Vous rendez tout cela affreusement sombre.

— Au contraire. J’essaie d’y remettre de la lumière.

Il se leva pour partir.

— Déjà ? demanda son hôtesse.

— Oui. Les salons sont charmants avant les drames. Après, ils deviennent historiques.

Dans la rue, Londres brillait sous une pluie fine. Les fiacres passaient avec cette indifférence professionnelle des choses habituées aux hommes.

Le jeune député rattrapa Alistair sur le perron.

— Dites-moi… peut-on empêcher ce moment ?

Lord Alistair ajusta ses gants.

— Rarement. Mais on peut le retarder en restant difficile à convaincre.

Puis il ajouta :

— L’humanité serait sauvée si davantage de gens exigeaient des preuves avant d’exiger des tambours.